2022/11/15

Quand on devient vieux...

Quand on devient vieux... notre corps se déglingue, comme une vieille bagnole qui a besoin d'être rafistolée, d'être réparée de temps en temps, mais il ne faut pas en parler au tout venant parce que ça énerve, ça énerve... Alors, quand on nous demande comment on va, on répond invariablement : Ça va, ça peut aller. Et on garde bien en mémoire cette citation de Marie-Madeleine Davy, tirée de son autobiographie (Traversée en solitaire, (Albin-Michel, 1989) :

« Un moment arrive où il convient d’exercer à son propre égard une extrême vigilance. Le corps se fatigue et cherche à monopoliser l’attention. Son désir vise à établir sa souveraineté et à réduire en esclavage le cavalier dont il est la monture. Toutefois, il réagit suivant l’attitude qu’on prend envers lui. Gâté tel un gamin capricieux, il se voudra monarque; traité avec gentillesse et humour, il puisera constamment en lui-même des énergies nouvelles [...] Celui qui n’éprouve pas le goût de la culture, de l’écriture, des livres, de l’art – musique ou peinture – va saisir la seule évasion qui s’offre à lui : le souci et le soin exclusifs de son corps. »

Quand on devient vieux... nous perdons peu à peu la mémoire de nos actions à court terme alors qu'on se souvient, avec une précision remarquable, de certains événements qui remontent à trente, voire à quarante ans. Pour pallier au problème du déficit de mémoire, ce qui peut nous faire paraître plus débiles que nous le sommes en réalité, il faut tout noter. Un nom, un chiffre, une donnée. Heureusement que les logiciels de prise de notes se multiplient : Evernote, OneNote, Standard Notes, etc. Inutile de traîner avec soi un vieux calepin. Un simple téléphone suffit ; tout se synchronise avec une fluidité exceptionnelle sur tous nos appareils, téléphones, tablettes ou ordinateurs.

Quand on devient vieux... les joies deviennent peu à peu plus intellectuelles que physiologiques, bien que nous ressentions toujours du plaisir à la pratique de la sexualité. Outre la sexualité, la gastronomie nous procure toujours un certain plaisir, même s’il vaut mieux s’y adonner avec modération. Ce n'est certes pas pour rien que les salons de thé sont remplis de petits vieux qui se régalent d'une pâtisserie à l'occasion. Dans tout cela, il y a tout de même une très bonne nouvelle : les joies intellectuelles s'avèrent de loin les plus profondes, les plus durables, et on peut s'y adonner sans restriction jusque sur notre lit de mort.

Quand on devient vieux... nous sommes de plus en plus seuls et, si cela n'est pas déjà fait, on se prépare à mourir, à quitter ce monde pour le Grand Néant. Il convient alors de mettre nos affaires en ordre et d'éviter toute source de stress inutile. Mettre de l'ordre en soi et hors de soi. Si vous n’avez pas fait votre testament, il est grand temps de passer chez un notaire. Il faut s’occuper de ses archives aussi, de ce qu’on veut léguer à nos proches, même s’ils finiront peut-être par tout foutre à la récupération par la suite. Ce n’est pas si grave, au fond. Ce qui va advenir après nous ne devrait en aucun cas constituer une source de préoccupation, d’inquiétude. Déjà, si vous pouvez laisser vos choses en ordre, tout le monde appréciera. Vous n’avez pas à chercher plus loin. En revanche, ce qui est important, c’est faire de l’ordre en soi. Les regrets, les occasions ratées, tout ce qui empoisonne la vie de l’homme vieillissant, tout ça, il faut le régler de manière à ne ressentir qu’une seule chose au moment de quitter ce monde : la paix de l’âme. Pour le reste, chaque jour suffit sa peine.

2022/10/15

Détour

Dans Le Petit Robert, on peut lire que le détour est un « tracé qui s’écarte du chemin direct. » Plus précisément, le détour est « l’action de parcourir un chemin plus long que le chemin direct qui mène au même point. » Aussi le détour est en quelque sorte ce chemin, celui-là même qui nous conduit à la vérité d’une chose. Supposons, par exemple, que vous effectuez un détour pour vous rendre au travail. Ce parcours inhabituel vous fait perdre huit minutes. Supposons maintenant que, pendant ces huit minutes, jaillit en vous une idée qui vous permet de mieux comprendre un aspect de votre vie. Alors vous voilà plus riche qu’avant votre départ car, sans ce détour, sans cette « perte de temps », cette idée ne vous serait sans doute jamais venue à l’esprit.

Paraphrasant l’auteur de Cosmicomedia, Allan E. Berger, j’ajouterais que le détour procède aussi d’autres inclinations : école buissonnière, inspection des fourrés, relevé des trappes, rêvasserie sur une roche tandis que tout en bas la cloche de l’école tinte. « En somme, quand nous nous détournons de quelque chose, c’est plutôt dans l’espoir d’améliorer notre vie, ou pour ne pas la rendre plus inconfortable. Et quand nous détournons quelque objet, c’est encore très souvent pour notre profit : détournement de fonds, détournement de mineurs, détournement du sens des phrases ou d’un cours d’eau » (Allan E. Berger). Le détour peut apporter de bonnes moissons à qui l’entreprend… et des mauvaises à qui n’a pas le cœur pur.

Peu importe, ne craignez pas de prendre un détour, ce parcours inhabituel qui, en rompant avec le train-train du déplacement quotidien, favorise l’éclosion d’une idée. Une idée, parfois, qui peut faire son chemin… tel un ruisseau qui, mine de rien, peut déboucher sur du grandiose, de l’incommensurable, j’ai nommé : l’océan. Que sait-on, au fond, ce qui advient ? Le détour peut représenter cette possibilité qu’advienne quelque chose dans notre vie, autrement dit la possibilité d’un ad-venir, racine étymologique, on l’aura compris, du mot avenir.

2022/09/15

La mort de Michel Daguerre

Au téléphone, j’avais du mal à contenir mes larmes. Au bout du fil, la dernière compagne de Michel Daguerre, un ami que je connaissais depuis mon bref séjour au Collège de l’Assomption en 1975. Depuis trois semaines, je savais qu’il avait mis fin à ses jours. Je le savais par sa fille aînée qui m’a cherché - et trouvé - sur Facebook. Je savais qu’il était mort, donc, mais je ne savais rien du pourquoi et du comment. Inutile de m’étendre sur la conversation entre l’aînée de ses filles et moi car, à moins que vous soyez dénué de toute sensibilité, vous avez déjà compris qu’on ne demande pas, à une enfant, des détails sur la mort du père qu’elle vient de perdre, surtout quand cette mort est le résultat d’un acte volontaire. En revanche, sa dernière compagne m’a raconté, elle, comment il est mort, ce cher Michel. Il s’est mis au lit, a ingurgité les médicaments laissés par sa femme morte d’un cancer trois ans plus tôt et s’est endormi paisiblement pour ne plus se réveiller. Au pied du lit, il a laissé une feuille de papier sur laquelle il a griffonné :

« N’accusez personne, je suis fatigué, c’est tout. »

Après m’avoir lu ces mots, sa dernière compagne a continué de parler, notamment sur le pourquoi de cette mort, mais déjà je ne l’écoutais plus tellement j’avais hâte de raccrocher le combiné pour pleurer en paix. Car, si le comment était crédible, il en allait autrement du pourquoi. Évoquer la santé mentale pour justifier le suicide d’un homme de soixante et un ans revient à discréditer le choix qu’il a fait. Bon ou mauvais, son suicide demeure un choix lucide. Le déclarer malade s’avère un manque de respect pour cet ami que je connaissais depuis la fin de l’adolescence. Alors je voulais mettre fin à cette conversation, la première et la dernière que je devais avoir avec cette femme. Je ne lui en voulais pas de proférer ces paroles creuses, non, parce que, après tout, elle venait de perdre son compagnon. Mais il fallait que je raccroche vite pour ne plus entendre ce discours convenu qui avait pour effet d’accroître mon chagrin.

Elle a finalement raccroché et, après avoir pleuré un bon coup à l’abri des regards, j’ai appelé Pierre Laurent, un camarade qui a fait, lui aussi, ses études au même collège que Michel. Au téléphone, je lui ai raconté la conversation que je venais d’avoir avec cette femme. Il s’est montré compatissant et m’a laissé entendre que Michel était plutôt du genre à donner le change, dissimulant ses problèmes afin de préserver son aura.

— Alors, tu crois qu’il ne disait pas toute la vérité quand il prétendait que tout allait bien ? La dernière fois que je lui ai parlé, il m'a dit qu'il devait travailler à la rédaction d’une docu-fiction pour une boîte française...

— Je crois que ses affaires n’allaient pas aussi bien qu’il le disait. Tu sais, à plus de soixante ans, ça devient difficile de décrocher des contrats dans le milieu hyper compétitif de la pub, surtout en France où les jeunes fauves aux dents longues ne manquent pas. Si tu veux mon avis, je crois qu’il était fatigué.

— Fatigué, oui… Visiblement, il ne s’était pas aperçu qu’il avait dépassé la soixantaine.

Michel, cet ami incomparable, celui qui ne pouvait rester deux minutes tranquilles sans faire jaillir une idée de son cerveau en constante ébullition, ce même Michel, qui s’est amusé à distribuer des feuilles blanches à la porte du métro en 1977, expérimentant un roman qu’il s’apprêtait à écrire, celui-là même qui a fondé le site Tempus Fugit avec Pierre Laurent au début de l'âge du Web, était simplement fatigué, épuisé même, et il ne savait pas - il n’a jamais su, en fait - se reposer. Il est mort en avouant enfin qu’il était fatigué. Fatigué de se battre pour un contrat, pour un nouveau client, pour un projet de pub dans lequel il ne croyait plus. Et comme beaucoup de gens, il n’a pas su s'arrêter à temps, ne se voyant pas lui-même vieillir et, surtout, refusant de reconnaître qu’il était devenu - purement et simplement - un vieux.

2022/08/15

Condition

Le mot condition est éminemment polysémique à l’instar de nombreux mots qui prennent place dans ce dictionnaire intimiste. Rejetons d’emblée condition usité dans le sens de clause (contrat), d’obligation ou d’exigence pour nous concentrer sur le sens originel de ce mot qui désigne la « situation où se trouve un être vivant » (Petit Robert) ou, plus précisément, « l’élément d’un tout qu’il aide à constituer d’une manière essentielle » (Trésor de la langue française). Ainsi le mot condition renvoie en quelque sorte à ce que nous sommes, notre état, notre manière d’être. Et ce que nous sommes collectivement en tant qu’humanité fait référence à notre condition de mortels. En effet, peu importe ce que nous faisons dans la durée comprise entre la naissance et la mort – durée qu’on appelle la vie –, une chose est certaine : nul n’échappe à sa condition, c’est-à-dire à la mort. Certes, la manière d’être d’un homme ou d’une femme comprend bien d’autres phénomènes que la préparation à la mort. La manière d’être, c’est aussi le rapport à soi, à l’autre, au monde, à la vie, quoi. Mais ce rapport à soi sans l’acceptation de sa propre finitude n’a pas la même acuité, la même profondeur.

Car l’homme ou la femme qui prend conscience de sa condition de mortel fait un pas vers la sagesse, un pas vers un certain détachement envers les détails du quotidien qui, soudain, ne revêtent plus la même importance. Mais ce pas, qui semble aller de soi pour plusieurs d’entre nous, demeure difficile à franchir pour d’autres personnes, y compris des personnes âgées qui, à mon grand étonnement, se comportent comme si elles ne savent pas qu’elles vont mourir… Comment se fait-il que l’émergence de la conscience ne se soit jamais produite chez elles ? Ni à l’adolescence, ni à l’âge adulte (lors de la crise de la quarantaine, par exemple), ni jamais… Aussi, apprendre à mourir devrait s’inscrire à l’agenda de chacun d’entre nous, de manière à ne pas mourir idiot quand le moment sera venu.

Toutefois, si la condition fondamentale de l’existence est la même pour tous les êtres humains, il n’en est pas de même pour la Condition humaine, du nom du célèbre roman d’André Malraux. Certes, devant l’approche inéluctable de la mort, chacun vit son destin en essayant de lui donner un sens, mais il n’en demeure pas moins que cette condition varie d’une classe d’individus à une autre, d’un pays à un autre, de sorte que l’engagement de lutter ici-bas pour un monde meilleur devrait correspondre à une nécessité – celle des hommes et des femmes d’aujourd’hui.

La sagesse commande d’apprendre à mourir, certes, mais, comme l’écrivait Épictète, elle consiste aussi à changer ce qui peut l’être tout en renonçant aux choses qui ne dépendent pas de nous. C’est ce qu’on appelle la part des choses… Voilà pourquoi œuvrer à l’amélioration de la condition humaine est un devoir moral alors que chercher à tromper notre condition commune de mortel est une imbécillité.

2022/07/15

À Bruxelles, j'ai vu...

 À Bruxelles, j'ai vu...

… des jeunes filles blondes et rousses qui portaient des vêtements de cuir aux bordures cloutées. Dans leurs pieds, elles chaussaient toutes des bottes militaires, comme si elles avaient un combat à mener. Du banc sur lequel je reposais, je les ai entendues converser entre elles dans une langue que je ne connaissais pas. Du néerlandais, je présume. Aucune d'elles ne riait ni ne souriait, ce qui m'a étonné car, normalement, on a tendance à rigoler un peu quand on se joint à un groupe de jeunes. Pas elles. Elles étaient jolies, ces jeunes filles, mais terrifiantes en même temps. Sur le sac à dos de la rousse, j’ai remarqué un symbole qui rappelait la croix gammée. Mais je peux me tromper, ou plutôt, je VEUX me tromper car, voyez-vous, j’ai un faible pour les rousses et cela m’aurait grandement attristé de penser que cette fille, si jeune et si jolie, puisse adhérer à ce genre d’idées. Il s’agissait probablement d’un emblème associé à une quelconque culture soft punk. Après tout, qu’est-ce que je connais, moi, des mouvements de la jeunesse des dernières années ? Je ne me suis pas attardé plus longtemps à les regarder et je me suis levé, comme le vieux en devenir que je suis, pour poursuivre mon chemin.




À Bruxelles, j'ai vu...

… des femmes foulardées en pagaille qui déambulaient dans les rues avec des poussettes remplies d'enfants aux rires sonores. Ce sont sans doute les femmes les plus manifestement heureuses qu'il m'ait été donné de voir sur le territoire belge. Pourtant, comme les jeunes filles à l’allure militaire de la Grand-Place, elles étaient tout de noir vêtues. Dans la rue Neuve, une rue commerçante non loin de la vieille ville, l'une d'elles mangeait une gaufre sur laquelle était déposée, dans un équilibre fragile, une énorme pelletée de crème. Partout autour on pouvait entendre le rire de ces femmes et de leurs enfants. Visiblement, on ne craint pas l'adoption d'une charte de la laïcité par ici...

À Bruxelles, j'ai vu...

… d'autres femmes, identifiées aux gens du voyage, qui mendiaient dans les quartiers touristiques avec des enfants d'âge scolaire dans les bras, ce qui, je m'en souviens, m'a fendu le cœur. Et ça m'a mis en colère, aussi, parce qu'aucune Direction de protection de la jeunesse venait les soustraire à leurs mères. La Belgique, tout comme la France d'ailleurs, ne s'autorise pas le droit de protéger les enfants qui grandissent sur leur territoire ? Honnêtement je ne comprends pas. On ne cesse de clamer haut et fort que les enfants doivent constituer notre priorité collective en tant qu'humains humanisant. Quoi, de l'humanité, les Roms n'en feraient pas partie ?

À Bruxelles, j'ai vu...

… trois groupes de femmes, donc. Trois visages de la diversité d'une ville occidentale, capitale de l'Europe.


c2014, rév. : 2022-07-15

2022/06/15

Parfois je mange debout dans la cuisine

 Parfois je mange debout dans la cuisine en regardant par la fenêtre. Manger est alors un geste machinal, une fonction purement utilitaire destinée à me nourrir.

À travers la fenêtre, je vois tout ce que à quoi je pourrais échapper si je renonçais au quotidien. À toutes ces tâches que je m'apprête à accomplir pour ma famille et, surtout, pour l'institution qui m'emploie. Pourtant on me dit qu'il faut profiter de chaque jour qui passe, que la vie est un cadeau. Peut-être est-ce ainsi que je devrais voir les choses. Peut-être que je devrais me réjouir du fait que, sain de corps et d'esprit, j'ai la possibilité de manger debout dans la cuisine en regardant par la fenêtre les badauds qui passent sur le trottoir devant chez moi.

Je devrais... mais cela me rappelle trop mon père. Il faisait pareil avant de partir travailler à l'usine. Je le vois encore debout au comptoir, mangeant rapidement ses œufs et ses toasts, buvant son café instantané en deux ou trois gorgées. La fenêtre de la cuisine donnait sur la petite cour arrière de la maison. Alors il n'avait pas grand-chose à voir, mon père... à part sa vieille voiture qu'il rêvait de changer et qu'il n'avait pas les moyens de faire, bien entendu.

Longtemps la vie de mon père m'a servi de contre-modèle. Je ne parle ni de l'homme ni du père de famille pour lequel j'éprouve encore respect et affection, mais de cet homme éreinté par le travail quotidien en usine, cet homme pauvre qui devait cumuler les emplois pour offrir une maison avec tout le confort de l'époque à sa famille. Et voilà que je me rends compte aujourd'hui que je fais exactement comme lui... Je mange debout dans la cuisine, je cumule deux ou trois emplois et je n'ai pas l'impression d'être si riche, du moins pas depuis quelques années.

Ne pas mener la vie de mon père a constitué un leitmotiv dans mon existence. Cela m'a motivé dans mes études, cela m'a propulsé dans l'existence, notamment quand j'ai entrepris de voyager, de vivre ailleurs, dans ces îles des mers du sud où j’ai vécu pendant quelques années.

Tout était bon sauf mener la vie de mon père...

Et voilà que je le retrouve, ce père que j'ai tant aimé. Je le retrouve dans la vieillesse et dans ma mort annoncée par le temps qui passe et qui, passant, use mon corps et mon âme.

Inexorablement.


c2016


2022/05/15

Contrition (La prière du soir)

Selon Wikipédia : « L’Acte de contrition est une prière catholique exprimant le repentir, la contrition. » Voilà un mot que les catholiques devraient connaître. N’avez-vous jamais récité l’acte de contrition ? Cet « acte » était souvent associé à la prière du soir quand on était enfant. Alors, si vous êtes né avant les années 1960, vous l’avez sûrement récité à plusieurs occasions… Pour rappel, voici à quoi consiste l’acte en question : « Mon Dieu, j’ai un très grand regret de Vous avoir offensé, parce que Vous êtes infiniment bon, infiniment aimable et que le péché Vous déplaît. Je prends la ferme résolution avec le secours de Votre sainte grâce de ne plus Vous offenser et de faire pénitence. »

Pour valider l’authenticité de l’acte de contrition, celle-ci doit être suivie de la confession, ce qui implique une pénitence. Bref, avouer ses fautes n’a aucun effet s’il n’y a pas réparation. On aura compris que la contrition participe du repentir. Elle s’accompagne de remords sincères à l’endroit de la faute commise envers Dieu. Seulement envers Dieu ? Non, bien entendu. N’oubliez pas que, dans la tradition chrétienne, une faute commise envers un humble est ressentie comme telle par Jésus. Bref, quand on fait du mal à son prochain, c’est à Dieu qu’on en fait.

Il y a longtemps que j’ai cessé de pratiquer ma religion comme je le faisais du temps de ma petite enfance. En conséquence, je ne suis plus sûr de croire en Dieu et à tout ce qu’ensuit. En revanche, sans doute à cause de cette culture judéo-chrétienne qui a imprégné mon enfance, je ne peux que regretter cette pratique de la pénitence. Je sais, je risque d’en faire ruer quelques-uns dans les brancards, mais je pense qu’il y a un manque, un gap comme disent les anglophones, parmi nous, jeunes comme vieux. La pratique de la prière du soir − au cours de laquelle est souvent récité l’acte de contrition − a ceci de bon qu’elle favorisait l’introspection chez les individus, qu’elle les obligeait à effectuer un juste retour sur soi − un retour sans compromis.

Il y a d’autres moyens de le faire, je sais. On peut prendre la marche du soir pour réfléchir un peu, à la condition de la faire en solitaire, bien entendu. La confession ? Il y a d’autres personnes qui peuvent nous écouter. À défaut, il y a des thérapeutes… Bref, plusieurs moyens s’offrent à nous pour effectuer ce retour sur soi qu’il ne faut pas confondre avec une fixation sur l’égo. La prière du soir n’est pas un égocentrisme de plus : elle place l’individu face à un absolu. Et elle est salutaire. Par ailleurs, la prière du soir répond à la nécessité fondamentale évoquée par Socrate, et retranscrite par Platon, il y a plus de deux mille ans : « Une vie sans examen ne vaut pas la peine d’être vécue ».


c2019